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Prendre soin du vivant, des morts et des vivants - lundi 11 mai 2020 - Education populaire | Pouvoir d'agir | Analyse des dominations | Analyse de la société

Éprouver la mort. Éprouver la peur de la mort dans ce monde qui bruisse.

On l’éprouve tous. De prêt ou de loin. Ici à l’Escargot aussi.

Lucile nous raconte.

Mon grand-père est mort dans cette période de confinement. Un grand-père paysan de 92 ans qui faisait encore son jardin. De quoi est-il mort, on le saura jamais… mais suspicion de coronavirus… C’était au tout début du confinement. Les pompes funèbres, hésitant et délicatement perturbés par les nouveaux rites, rythmes qu’il fallait inventer. Sur l’instant. Dans l’instant. Avec le contexte. L’environnement paysager. Le temps qui nous était imparti.

Des masques. Des mètres de distance. Des embrassades à 2 mètres. De peur de se contaminer les uns, les autres. De peur de mélanger nos miasmes, nous n’avons pas serré nos corps pour partager notre peine.

Les 15 minutes réglementaires se sont prolongées de 5 min. Nous avons partagé les discours essentiels, rapides et puissants. Tout près de notre père, grand-père, mari. De son cercueil.

Surréaliste pour ma grand-mère, attachée aux rites et rituels de ses ancêtres, de ses proches.

Là, c’était tout autrement. Tout différent.

Dehors, au vent, sous le bruit des oiseaux, et des scies dans la plaine. Sur le parking du cimetière devant cette petite chapelle. Finalement, c’était beau.

Nous n’avons pas partagé le café avec nos cousins, neveux qui ont bravé les policiers pour faire quelques heures de route et nous rejoindre. De peur… de la mort encore ?

Nous avons bu le café, manger un bout à 6 autour d’une grande table à 1 mètre les uns des autres, parlant de Louis et du monde. De l’intime au géant. Du vécu à l’imposé. Du charnel au virtuel.

 

Quelques semaines plus tard, c’est Tanguy qui vit la mort de son père.

Tanguy nous raconte. Un choc soudain, brutal. Un verdict définitif. Mon père est mort. De quoi ? on sait pas. Mort en pleine forme, en pleine création, en plein vol. Vivant et joyeux au téléphone, et mort l’heure d’après. Inenvisageable l’après-midi même. Mais c’est fait, c’est comme ça, c’est irrémédiable. Et immédiatement, là, maintenant, il faut décider. 

Quelle pompe funèbre ? Et toute la suite des mille questions incroyables et oh combien urgentes. Une tornade. Un ouragan. Je plane à 10 mètres du sol. Je comprends tout, mais ne comprends rien. Rien. Rien du tout. Un ami me glisse, Tanguy, depuis janvier, il y a une coopérative funéraire. Un projet communautaire, d’éducation populaire. Ok. J’appelle. Isabelle nous reçoit. Elle explique. Au Québec, il y a 30 ans, le marché de la mort appartient à trois immenses boites capitalistes. Marché, concurrence, All Is business. Il se crée en résistance des coopératives, regroupant les familles, à but non lucratif, centrée sur l’accompagnement, la communauté. 30 ans plus tard, le business a disparu là-bas, l’intelligence, la coopération, la justesse a gagné. Les coopératives ont éradiqué le commerce insupportable. En France, il y a 3 coopératives, dont 2 viennent tout juste d’éclore ces mois-ci. Isabelle nous a accompagnée. 

Et nous avons pu inventer la cérémonie qui nous convenait. Elle s’est occupé de tout, pour que nous puissions chercher la beauté. Et nous l’avons trouvé. C’était beau. Nous avons récupéré nos symboles, nous avons choisis nos mots, nos codes, trouvé comment dire adieu, à notre manière. Les petits enfants ont vécu leur première cérémonie : ils ont dit , « Ça fait du bien. Nous sommes heureux de lui a voir dire en revoir comme ça. Merci. » 

La communauté a besoin de cérémonies pour ses naissances, ses mariages, ses départs en retraites, et ses morts. Dans une cérémonie, les symboles de pouvoir sont ultra puissants. Ceux de l’église par exemple, ou ceux de l’État, ou ceux du business. Il est temps que nous récupérions ces moments pour y mettre nos symboles. Que les parents, les mariés, les collègues, les enfants, choisissent les symboles qui leurs sont nécessaires. Je m’engage à travailler en ce sens. 

Et l’animateur de l’éducation populaire que je suis, va se mettre à animer les cérémonies de mariages, de retraites, d’enterrement etc.… A remettre du sens dans nos moments de vie communautaires. Animer des réunions, animer des formations, animer des temps de travail collectif, animer des évènements communautaires, animer aussi des mariages et des enterrements.

 

Le deuil est politique.

Les cicatrices d’un peuple qui ne peut pas dire au revoir à ses proches, sont à vif à tout jamais. Comme nous le raconte encore avec tristesse l’histoire du peuple argentin et ses milliers de disparus, l’histoire du peuple mexicain, l’histoire du peuple chilien. Ils sont nombreux ces pays à qui on a volé la possibilité de faire deuil, pour déstabiliser et installer des dictatures capitalistes et mafieuses. Maîtriser le sort de ses morts, c’est maîtriser son histoire. Un peuple sous contrôle ne maîtrise pas ses rituels.
 

Et l’éducation populaire doit y prendre sa place.

L’éducation populaire peut nous accompagner à se réapproprier les temps collectifs, à les réinventer avec nos codes, nos histoires, nos symboles.

Elle peut nous accompagner à retrouver l’échelle communautaire avec les organisations collectives qui permettent l’auto-organisation de nos vies.

Nous avons besoin de nos rituels, de nos cérémonies, d’artifices concrets et matériels pour s’emparer des émotions, des épreuves.

Ces rites nous construisent, et marquent au fer rouge l’histoire de nos familles et de nos communautés.

Ils doivent être les nôtres et pas ceux d’un pouvoir extérieur et patriarcal.

Pour aller plus loin :

Et puis, nous avons des nouvelles formations irriguées de ces désirs de justice sociale, des formations construites pour générer de la joie et transmettre les réflexions et les processus pour consolider nos collectifs et nos actions de transformation sociale. Les voici.

Au plaisir de vous revoir, au grand plaisir d'honorer le vivant, les vivants et nos morts, avec vous.

L’équipe de l'Escargot Migrateur